A lire et à relire … sans modération !

Homélie prononcée par l’abbé Joël Rochette, vicaire général, lors de l’eucharistie du Jeudi Saint (soir) du 9 avril 2020 à la cathédrale Saint Aubin de Namur.

Depuis quelques jours, quelques semaines, un mot revient souvent  : «  essentiel  ». Nous devons revenir à l’essentiel  : la santé, primordiale, est essentielle  ; l’amitié et le contact avec nos proches, aussi ; la solidarité avec ceux qui sont en première ligne, de bien des manières. L’essentiel, nous le percevons par contraste avec ce qui est «  non-essentiel  »  : des déplacements non-essentiels, des commerces non-essentiels, des activités non-essentielles… Notre foi chrétienne subit le même bouleversement et l’obligation de nous concentrer sur l’essentiel : la Parole de Dieu, la prière personnelle et communautaire autrement, la fraternité et la charité par des moyens différents, l’eucharistie à distance, «  fidèles au poste  » (si je puis dire), c’est-à-dire à l’écran, à la radio, au smartphone. Quel est donc l’essentiel à vivre, en cette Semaine Sainte ? Le même essentiel qui a guidé Jésus sur son chemin : l’essentiel du service humble, par amour.

Vous avez vu Jésus entrer dans Jérusalem, dimanche dernier, au milieu d’une foule rameaux en mains  : là n’était pas l’essentiel  ! Lui venait au milieu de nous, «  monté sur une ânesse et son petit ânon », en signe de service humble. Aujourd’hui nous le voyons, dans une salle commune, entouré de disciples inconscients  : là n’est pas l’essentiel. Lui n’a pas voulu «  fêter cela  », en une lockdown-party d’adieu  : il prend un tablier, en signe de service humble. Demain nous le verrons pendu au bois de la croix, entouré de soldats injurieux et moqueurs : là ne sera pas l’essentiel. Lui, dans son dénuement, sera capable d’aimer encore, confiant l’église aux croyants et les croyants à l’église, en signe de service humble. Et puis viendra la mise au tombeau  : un trou dans la roche, refermé par une grosse pierre, et rien d’autre que le silence… en signe d’humilité. L’essentiel nous est donné, en cette Semaine Sainte, frères et sœurs, en tant de signes d’humilité.

L’évangéliste Jean ne raconte pas la dernière Cène et l’institution de l’eucharistie. Il connaît, bien sûr, les gestes et les paroles de Jésus sur le pain et le vin, il les évoque en d’autres chapitres de son évangile ; mais il veut rapporter, en filigrane, un autre épisode, un autre geste, tout aussi significatif : Jésus, ce soir-là, s’est mis à genoux devant ses disciples et leur a lavé les pieds. Il s’est mis à genoux, en signe de service humble. Jésus le dit aussitôt à ses disciples  : «  Avez-vous compris ce que j’ai fait  ? C’est un exemple que j’ai donné afin que, vous aussi, vous vous laviez les pieds les uns les autres ». Un exemple donc, multiplié tant de fois dans nos vies, si nous le voulons…

Les circonstances sanitaires ne nous permettent pas d’accomplir ce geste ce soir, dans nos églises ; et c’est peut-être bien ainsi, car ce même geste, il est accompli en ce moment, répété sans cesse et vécu au cœur de tant de services hospitaliers, de soins intensifs, de maisons de repos, de familles en deuil. Et aussi chez vous, à la maison, dans vos familles confinées  : nouer un lacet, débloquer une voiturette, prodiguer un soin, donner un coup de fil à une connaissance inquiète, faire une toilette, écrire une carte postale ou donner un sourire… L’eucharistie et le service du frère sont liés  : ils forment, ce soir et toujours dans nos vies, le sacrement de l’Amour. J’aime beaucoup cette phrase de saint Vincent de Paul qui répondait à une religieuse embarrassée de devoir quitter parfois sa messe ou son adoration parce qu’un malade l’appelait à son chevet  : «  Ce n’est point quitter Dieu que quitter Dieu pour Dieu (…) pour assister un pauvre. » Aimer Dieu et aimer son frère. Servir Dieu et servir son frère, les deux, ensemble. Dieu à l’œuvre en nous, quand nous recevons son corps – Dieu à l’œuvre en nous quand nous servons nos frères.

La première lecture nous a rappelé la pâque juive. L’annonce du départ hors d’Égypte, jadis, était si imprévue, si soudaine qu’il avait fallu partir en hâte, sans avoir le temps de cuire les galettes de blé qui n’avaient pas levé. C’était un pain mal fini, mal fichu, incomplet. C’était un « pain de misère », comme le dira toute la tradition juive, un pain azyme : pas de sel, pas d’huile ni de miel, aucun ingrédient supplémentaire, un aliment sans artifice, le plus simple possible. Ce pain ne séduit pas par son apparence, à l’image du serviteur d’Isaïe : « Il n’était ni beau ni brillant pour attirer nos regards, son extérieur n’avait rien pour nous plaire » (Is 53,14). Le pain eucharistique, sur nos autels, est ce pain de misère  : petites hosties sans relief, qui ne rivaliseront jamais avec des pains complets, bio, aux 6, 8 ou 15 céréales. Ce pain de misère, en chaque eucharistie, est celui de notre condition humaine libérée de toute volonté de puissance, de domination, de manipulation. Ce pain humble nourrit notre désir de retour à l’essentiel. Il nous rend capables d’accueillir la grâce ; il nous ramène humblement à notre fragilité, à notre vulnérabilité. Il symbolise notre consentement à nousmêmes et à Dieu, sans artifice, sans dissimulation.

Approchons-nous de ce repas d’humilité, même à distance. Jésus, accoudé sur les coussins du Cénacle, a partagé à ses amis un pain étonnant, le pain de misère qui nourrit notre désir de communier à lui, le Vivant miséricordieux, dès maintenant et pour toujours. Amen.

Chanoine Joël Rochette

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