« Je devais vous dire… »

C’est l’histoire d’un jeune garçon qui, le soir de Noël, jouait le rôle de l’aubergiste dans une crèche vivante. Après plusieurs répétitions, l’heure de la célébration était venue. Au début de la scène, l’aubergiste dormait bruyamment dans un coin. Puis, au moment où Marie et Joseph frappaient à son auberge, il devait se réveiller de bien mauvaise humeur et, sur le pas de la porte à peine entrouverte, dire d’un ton très désagréable : « allez-vous en, y’ a plus de place ». Or, voilà qu’au moment de sa réplique, le garçon est là, mais comme tétanisé devant la foule venue très nombreuse assister à la messe de Noël. Après quelques secondes de silence, il ouvre la bouche et finit par articuler : « je devais vous dire qu’il n’y a plus de place, mais, tant pis, venez quand même ! » – L’histoire ne raconte pas comment la scène s’est terminée…

Ne jouons pas au chrétien, soyons chrétien.

1. Cette petite histoire nous apprend ce que célébrer Noël signifie réellement. À un moment donné, vous l’aurez compris, l’enfant ne jouait plus l’aubergiste, il était l’aubergiste. Il ne répétait pas un rôle appris d’avance, il s’est laissé toucher par ce jeune couple qui était là devant lui dont la femme était enceinte et qui cherchait une chambre. Peut-être qu’il fut le seul à véritablement célébrer Noël Qu’il en soit de même pour nous: ne jouons pas au chrétien, soyons chrétien. N’assistons pas à cette célébration comme derrière une vitre ou du haut d’un balcon – simplement parce que c’est la tradition – mais laissons-nous saisir par le mystère de cette Nuit très Sainte.

Approchons-nous de la crèche, abaissons-nous, mettons-nous à genoux, dans notre cœur ou avec notre corps, pour reconnaître l’amour complètement fou du Créateur de l’univers. Voyez : Dieu est venu dans ce monde, il a frappé à la porte en risquant le refus, il s’est rendu vulnérable en risquant des blessures. Ce soir, Marie dépose l’Enfant Jésus dans chacun de nos bras ; allons-nous le laisser tomber par terre ? Ce soir, pour ceux qui communieront, le prêtre déposera ce même corps de Jésus au creux de nos mains ; comment le recevrons-nous ?

D’une certaine manière l’aubergiste représente chacun de nous avec cette question qui nous est adressée et à laquelle nous devons répondre : acceptes-tu que Dieu te dérange ? Qu’il te demande du temps et du cœur ? Noël est la fête du grand dérangement. C’est la grande différence entre la liturgie et Youtube. Lorsqu’on a regardé une vidéo, youtube nous en propose aussitôt une deuxième qui va dans le même sens que la première, puis une troisième, etc. Youtube nous flatte, il renforce nos convictions, il nous endort. La liturgie, elle, cherche plutôt à nous réveiller et à nous convertir.

2. Il y a un élément de l’histoire que je ne vous ai pas dit : le garçon qui avait été choisi pour être l’aubergiste n’était pas tellement apprécié, ni par les autres enfants, ni par les adultes. Il faut dire qu’il était peu motivé, ne tenait pas en place et râlait beaucoup. Alors on s’était dit : « donnons-lui le rôle de l’aubergiste, le râleur de service, ça au moins, il le fera bien ». Ainsi sont les hommes : ils enferment dans des rôles. Mais la grâce de Dieu, elle, peut toujours davantage. On n’avait pas prévu que Dieu agit vraiment dans nos cœurs et nos âmes et qu’il peut nous transformer. Je crois très fort à la grâce de Noël.

L’une des plus célèbres est celle du Noël de 1886 – c’était il y a 135 ans – en France, à Lisieux en Normandie et cette année-là, Noël tombait également la nuit du vendredi au samedi[1]. C’est l’histoire de Thérèse qui a 14 ans à l’époque et qui a vécu un drame à l’âge de 4 ans : sa maman est morte. Depuis, Thérèse a grandi mais quelque chose est reste abîmée. Elle est très sensible et pleure pour un oui ou pour un non. Sa vie est pénible pour elle et son entourage. En rentrant de la messe, venait habituellement le rite de l’échange des cadeaux. En réalité, les sœurs de Thérèse étaient grandes et il n’y avait qu’elle à vouloir encore mettre ses petits souliers au pied de la cheminée pour en retirer ensuite les cadeaux reçus. Ce soir-là, son Papa était très fatigué ; en rentrant à la maison et en voyant les souliers, il soupira : « Enfin, heureusement que c’est la dernière année ». Vous imaginez la réaction de la jeune fille : des larmes lui montèrent aussitôt dans les yeux. Sa sœur Pauline, qui l’aimait beaucoup, s’empressa de lui dire pour éviter un drame : « ne descend pas [tout de suite], cela te ferait trop de peine ». Mais Thérèse raconte – et c’est là le coup de grâce, qu’en une seconde « Jésus avait changé son cœur », « elle n’était plus la même », et surtout, qu’à partir de ce jour-là, elle devint forte et courageuse, elle ne fut vaincue en aucun combat, elle marcha de victoires en victoires et commença pour ainsi dire une course de géant. Bouleversée par la faiblesse de Jésus, elle n’avait plus eu peur de sa propre faiblesse.

On appelle cela la grâce : le contact avec Dieu (car Thérèse avait une grande foi) agit réellement sur nous : éclaire notre intelligence, assouplit notre volonté, apaise notre sensibilité, soulage notre santé. Nous l’avons entendu en première lecture : la grâce de Dieu s’est manifestée pour le salut de tous les hommes.

3. Enfin, cette petite histoire est une formidable leçon de liberté. Vous avez entendu ce qu’a dit le garçon : « je devais vous dire qu’il n’y a plus de place… » Que de pressions en effet s’exercent sur nous comme au temps de l’Évangile et auxquelles les lectures font écho : les bottes qui frappent le sol, les manteaux couverts de sang, le bâton du tyran, l’ordre de César, les histoires familiales, etc. Face à toute cette nécessité implacable, s’élève la voix d’un petit enfant, dont on pouvait croire qu’il n’avait pas de courage : « eh bien, tant pis, venez quand même » ! C’est grâce à ce genre d’audace que l’histoire bascule et que le mal est vaincu. En cette nuit de Noël, le Seigneur peut encore nous guérir de nos peurs, redonner de l’audace à notre liberté et pardonner tous nos refus.

L’histoire que je vous ai racontée est une histoire vraie. P. Dominique qui en avait été le témoin oculaire, il y a maintenant 35 ans de cela, me l’a racontée il y a quelques années. Elle s’est donc passé en 1986, cent ans après la grâce de Noël cde Thérèse, bien loin d’ici, à Lubumbashi (Congo) et l’enfant répondait au beau nom de Désiré.

Ce soir, je te salue, Désiré, toi et tes semblables, pour cet acte prophétique que tu as posé un jour et qui nous rejoint en cette nuit de Noël. C’est grâce à toi, l’écorché vif mais dont le cœur avait gardé quelque chose de sa beauté originelle, que le monde ne s’est pas encore écroulé malgré les coups qui s’abattent sur lui. Apprends-nous à célébrer avec foi le mystère de la naissance de Dieu au milieu des hommes. Aide-nous à nous laisser toucher par la grâce. Donne de l’audace à notre liberté pour qu’elle s’engage au service du bien véritable.

Homélie de la nuit de Noël – Père Sébastien Dehorter (Paroisse Saint François Louvain la Neuve)

[1] Voir Sainte Thérèse de Lisieux, Manuscrits autobiographiques, Manuscrit A, Folio 44-45.

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